Quelques croyances erronées concernant l'hypnose

Ce texte a été publié dans Métaphores (bulletin trimestriel de l'IMHEB) No 33 et 34, juin et septembre 1995, (et republié dans Métaphore (journal de PNL, assoc. française des certifiés en programmation neuro-linguistique), Mars 1996, No 17).
Il peut être librement reproduit à condition d'en mentionner la source.

Depuis le début des années '80, l'hypnose retrouve progressivement droit de cité parmi les professionnels de la santé et de la santé mentale. On doit cependant bien constater que leur information concernant l'hypnose reste encore extrêmement lacunaire et comporte encore de nombreuses croyances erronées. Nous analysons ici quelques unes d'entre elles.

Les différentes croyances :

1. "L'hypnose est un sommeil, en hypnose le sujet est inconscient".
2. "L'hypnose consiste dans le fait de mettre le patient dans un état dans lequel il obéira à n'importe quelle suggestion. La thérapie par hypnose est un type de thérapie autoritaire".
3. "En hypnothérapie, on n'utilise que de l'hypnose".
4. "L'hypnose ne "marche" qu'avec des personnes très suggestibles, très influençables".
5. "L'hypnose sert essentiellement à retrouver dans le passé les causes des symptômes ou des troubles actuels".
6. "Les guérisons par hypnose sont artificielles; leurs résultats ne sont pas durables".
7. "L'hypnose crée une dépendance".
8. "L'hypnothérapeute ne fait que s'attaquer au symptôme"

1. "L'hypnose est un sommeil, en hypnose le sujet est inconscient ".

Même si autrefois de nombreux hypnotiseurs induisaient l'hypnose en suggérant le sommeil, on sait aujourd'hui que l'hypnose n'est pas un sommeil. Les tracés électro-encéphalographiques de l'hypnose sont différents de ceux du sommeil ainsi que de ceux du sommeil paradoxal (périodes REM correspondant à l'activité onirique). L'électro-encéphalogramme d'une personne en hypnose souvent identique à celui d'une personne en état de relaxation.
Il est difficile d'objectiver les paramètres psychophysiologique propres à l'hypnose. En revanche ses effets peuvent être très nettement objectivables (par exemple, élévation du seuil de la douleur, accélération très nette de la guérison de brûlures graves, etc. etc.)
On pourrait dire qu'une personne qui entre en hypnose se met dans un autre mode de relation à soi-même, et, partant dans un autre mode de fonctionnement, à la faveur duquel il lui devient possible de réaliser nombre de choses qui ne sont pas possibles (ou difficilement) sur le mode conscient-volontaire.
La personne en hypnose est-elle inconsciente ? Sûrement pas. Il serait plus juste de dire que l'hypnose étant (entre autres) un état dans lequel l'attention est focalisée sur des processus internes (idées, images, souvenirs, émotions, sensations...), l'environnement extérieur perd de son importance. Ce phénomène est déjà à l'oeuvre, dans une certaine mesure, dans la vie quotidienne : lorsqu'on lit un livre passionnant, ou dans un état de rêverie diurne, on peut être tellement absorbé que l'on devient inattentif au monde extérieur. Cela ne signifie pas que l'on serait totalement inconscient. En hypnose, il en va de même quoique d'une manière qui peut être plus intense.
Toutefois, si une chose est de dire qu'en hypnose on n'est pas inconscient, autre chose est de remarquer qu'en hypnose on a davantage accès à l'"inconscient" (ou au "subconscient", peu importe le terme). Autrement dit, on a davantage accès à des parties de soi ou à des modes de fonctionnement qui ne sont pas accessibles à l'état vigile "ordinaire". En ce sens l'hypnose n'est pas une perte de contrôle, mais permet une augmentation du contrôle sur soi. Mais ce contrôle n'est pas assujetti au moi conscient et volontaire qui n'a souvent qu'une vision limitée des réalités. Il n'en demeure pas moins qu'en hypnose, "quelque part", comme on dit, on sait ce qui se passe.
L'idée qu'en hypnose on serait inconscient résulte probablement en partie d'une mauvaise interprétation du phénomène de l'amnésie post-hypnotique. Celle-ci peut se produire spontanément et être très importante, mais elle ne constitue pas la règle. Si elle se produit, elle ne signifie pas que la personne était inconsciente pendant l'hypnose, mais simplement que l'accès au souvenir de ce qui s'est passé est bloqué, au moins temporairement.

2. "L'hypnose consiste dans le fait de mettre le patient dans un état dans lequel il obéira à n'importe quelle suggestion. La thérapie par hypnose est un type de thérapie autoritaire".

L'hypnose autoritaire du siècle passé considérait que le sujet était dans une certaine mesure soumis à l'hypnotiseur. De nos jours encore, l'hypnotiseur de spectacle gagne sa vie en essayant de faire croire qu'il est tout-puissant. En fait il y a, dans l'hypnose classique, deux choses : une très forte relation d'autorité et de l'hypnose. Cet état de choses correspond sans doute en partie au fait que l'hypnose classique s'est développée dans une société encore fort hiérarchisée, fort patriarcale. On s'est rendu compte, que l'hypnose pouvait être pratiquée en étant très largement débarrassée de sa gangue autoritaire. L'hypnose d'aujourd'hui, particulièrement l'hypnose éricksonienne, est une hypnose permissive. Elle ne vise pas à susciter un état de soumission. Cela est d'autant plus vrai dans l'usage psychothérapeutique de l'hypnose, dans la mesure où la psychothérapie a pour but de favoriser un accroissement d'autonomie du patient. (En hypnose médicale, un style parfois plus directif pourra éventuellement être utile.)
Il est en tous cas important de faire remarquer que même quand une hypnose très autoritaire est pratiquée, cela ne signifie pas - heureusement - que l'on puisse faire faire n'importe quoi au sujet. Diverses expérimentations ont montré que lorsqu'on tente d'imposer des suggestions inacceptables pour le sujet, celui-ci ne les exécute pas, ou les sabote.
La thérapie qui utilise l'hypnose n'a donc nullement pour vocation la domination du sujet. Elle n'a pas non plus pour but de faire exécuter des actes qui seraient en opposition avec les valeurs du sujet.
Remarquons au passage que les critiques relatives au supposé autoritarisme de l'hypnose et de l'hypnothérapie, émanent généralement de courants thérapeutiques qui sont souvent eux-mêmes infiniment plus autoritaires qu'ils ne veulent bien le reconnaître. Les psychothérapies interprétatives (psychanalyses freudienne, néo-freudienne, kleinienne, post-kleinienne, lacanienne, analyse jungienne, analyse bioénergétique, etc.) critiquent à juste titre l'autoritarisme dont témoignait par exemple l'hypnothérapie de Bernheim au siècle passé, qui suggérait autoritairement la disparition du symptôme. Mais s'il s'agissait là d'un autoritarisme de pouvoir, on peut se demander dans quelle mesure les psychothérapies interprétatives ne l'ont pas remplacé, fort malheureusement, par un autoritarisme de savoir. Le psychothérapeute interprétatif, en effet, adhère en toute bonne fois à un ensemble de croyances très discutables concernant le développement normal de l'individu, la psychogenèse des troubles, l'agencement de la structure intra-psychique. (Le fait même qu'il existe de nombreuses écoles concurrentes de psychothérapie interprétative, qui sont en désaccord profond sur des points essentiels, et qui se livrent une concurrence extrêmement rude, témoigne bien à lui seul du fait que leurs thèses sont éminemment discutables.) En adhérant fortement à sa doctrine de référence, le psychothérapeute interprétatif va donner sens au "matériel" apporté par le patient d'une manière qui est conforme à cette doctrine. Ce faisant, il est clair qu'il va exercer une influence notable, qu'il le veuille ou non, et sur la production de ce matériel (par self-fulfilling prophecy, par Effet Rosenthal), et sur le sens qu'il convient que le patient "découvre". C'est pourquoi, comme les thérapeutes interprétatifs le reconnaissent souvent eux-mêmes, les patients en analyse freudienne font des rêves freudiens, ceux qui sont en analyse jungienne, des rêves jungiens, etc. Il est tout à fait important de noter que l'autoritarisme de savoir à l'oeuvre dans les psychothérapies interprétatives fonctionne très largement à l'insu du thérapeute. Celui-ci pourra croire, en toute bonne foi, qu'il n'est absolument pas autoritaire, qu'il ne fait qu'aider son patient à découvrir les significations cachées du matériel qu'il apporte, afin de lui permettre de retrouver l'origine de ses troubles.
C'est là une illusion. On pourrait en donner de multiples preuves. Tzvetan Todorov, par exemple, un spécialiste bien connu de la sémiologie et de la rhétorique, montre clairement dans une étude très fouillée (1) , que les "mécanismes de défense" "découverts" par Freud correspondent, sous d'autres noms, aux procédés répertoriés depuis longtemps par la rhétorique classique. Simplement, Freud affirme que ces procédés sont des mécanismes existant réellement dans l'inconscient du patient (et de chacun de nous), ce qui l'autorise avec une parfaite bonne conscience à "remonter", moyennant ces opérations rhétoriques, à partir du matériel apporté en séance, aux causes qu'il postule être en jeu dans les troubles du patient (stades prégénitaux, Oedipe, etc.). Ce faisant, il croit qu'il ne fait que "retrouver" les opérations effectuées par l'inconscient même du patient, et donc qu'il n'influence en rien celui-ci. On peut au contraire penser que l'influence exercée est énorme, tellement énorme qu'elle a réussi à faire passer pour vérité indéniable, aux yeux de nombreux professionnels et d'une partie impressionnante de la population, des pans entier de la théorie analytique. Mais cette influence n'est pas très visible, parce que le thérapeute n'en est pas conscient (2) . Ce qui , bien loin de la rendre moindre, la rend probablement pire, une influence claire et nette étant plus facile à contrer qu'une influence qui se livre à sa propre dénégation.
La thérapie par hypnose reconnaît qu'en thérapie on ne peut pas ne pas influencer. Mais elle tente, tant bien que mal, de prendre la mesure de cette influence et de la limiter le plus possible, en se gardant de l'autoritarisme de pouvoir comme de l'autoritarisme de savoir, pour ne pas embarquer le patient dans des voies qui correspondraient aux croyances et aux valeurs du thérapeute bien plus qu'à celle du patient.

3. "En hypnothérapie, on n'utilise que de l'hypnose".

Il est bien possible que certains hypnothérapeutes n'utilisent (malheureusement) que l'hypnose. Dans la majeure partie du courant éricksonien, et c'est en tous cas l'optique de l'Institut M. H. Erickson de Belgique, l'hypnose sera utilisée plus ou moins selon les besoins. Avec certains patients et pour certains problèmes, elle sera utilisée très fréquemment, dans d'autres cas beaucoup moins. D'autres techniques seront également utilisées, comme les recadrages, prescriptions de tâches thérapeutiques, les paradoxes pragmatiques, etc. C'est l'intérêt du patient qui décidera des techniques utilisées.
En ce sens le mot "hypnothérapie" présente de sérieux inconvénients : il vaudrait mieux parler de thérapie utilisant, entre autres, l'hypnose.

4. "L'hypnose ne "marche" qu'avec des personnes très suggestibles, très influençables".

Diverses études expérimentales montrent qu'il n'existe pas de corrélation entre le caractère influençable d'une personne et son hypnotisabilité. Contrairement à ce que l'on croit souvent, les personnes qui sont susceptibles d'entrer le plus facilement en ont une intelligence suffisante, une bonne capacité de s'absorber dans l'imaginaire, et une vie imaginaire riche, au moins potentiellement.

5. "L'hypnose sert essentiellement à retrouver dans le passé les causes des symptômes ou des troubles actuels".

Cette croyance résulte surtout de l'usage de la méthode cathartique, dans les années 1880-1900 par Breuer et Freud.
Freud croyait que les troubles hystériques étaient dus aux souvenirs refoulés de traumatismes (surtout de nature sexuelle) et qu'en hypnose les patients pouvaient retrouver les souvenir pathogènes qui étaient à l'origine de leurs symptômes.
Il est exact qu'en hypnose des souvenirs qui ne sont pas accessibles à l'état vigile ordinaire peuvent devenir accessibles. (Cela tient d'ailleurs probablement moins à l'état dans lequel se trouve le sujet qu'au type de relation qu'il entretient avec lui-même et avec autrui lorsqu'il est en hypnose.) Il est également exact qu'en se remémorant, en hypnose un événement plus ou moins traumatique qui présente des liens de contenu avec le symptôme, celui-ci peut disparaître. Notons qu'en général, il ne suffit pas de se le remémorer ni même de "décharger des affects" pour que le symptôme disparaisse. Un travail spécifique sur ce souvenir doit le plus souvent être accompli, pour que ce travail soit thérapeutique. C'est une des raisons pour lesquelles la méthode cathartique de Freud ne donnait que peu de bons résultats.
Mais il est important de noter les points suivants :


1. On n'a le plus souvent aucune garantie quant à l'authenticité des "souvenirs" "retrouvés". Le syndrome de faux souvenirs est actuellement bien connu, en hypnose clinique comme en hypnose expérimentale : quand le matériel mnésique est insuffisant, l'imagination du sujet ou du patient tend à combler les lacunes. C'est à ce niveau que l'influence même involontaire, surtout involontaire du thérapeute peut être considérable. Freud en fit l'amère expérience entre 1895 et 1897 quand il crut que tous ses sujets atteints de psychonévrose (hystérie et névrose obsessionnelle) avaient été victimes d'abus sexuels. Quand il se rendit compte qu'il n'était pas possible que tous ses patients aient pu être dans ce cas, il en conclut que leurs souvenirs avaient été fabriqués en raison de fantasmes trouvant leur origine dans leur sexualité infantile refoulée. On a aujourd'hui de bonnes raisons de penser que ce sont les croyances théoriques de Freud lui-même, selon lesquelles les symptômes seraient dus à une cause traumatique et sexuelle, ainsi que son questionnement insistant et extrêmement orienté qui suggérèrent aux patients leurs faux souvenirs, exactement comme les croyances de thérapeutes qui croient en des "vies antérieures" suggèrent à leurs patients des "vies antérieures". Mais Freud ne pouvait admettre de mettre en cause l'influence qu'il exerçait dans la mesure où cela aurait signifié la ruine totale de sa théorie étiologique des psychonévroses. Or, de nombreux commentateurs et biographes l'ont souligné, il était neurologue, et son intérêt majeur était de découvrir, de comprendre les causes des affections. Qu'une méthode parvienne à simultanément permettre la compréhension des causes et le traitement était son but principal.


2. Même si un symptôme disparaît après qu'on ait "retrouvé" - avec ou sans hypnose - le souvenir d'un événement qui semble en relation avec lui, cela n'autorise en rien de considérer que cet événement, et la manière dont le patient l'a vécu, sont cause de ce symptôme. Post hoc n'est pas propter hoc. La meilleure preuve en est que des symptômes disparaissent régulièrement, et définitivement, après qu'un travail ait été fait sur des souvenirs dont on peu être à peu près certain qu'ils sont inauthentiques. Les guérisons opérées par la méthode cathartique ne garantissent ni l'authenticité des souvenirs ni le fait que ces souvenirs, même s'ils sont authentiques, soient causes des symptômes. On peut en revanche penser que c'est la dramaturgie mise en scène, jouée, entre thérapeute et patient qui est thérapeutique. On a donc aussi de bonnes raisons de penser que le travail thérapeutique, dans la mesure où il comporte inévitablement une part de jeu, d'illusion (le mot s'origine du verbe ludere, "jouer") ne permet pas la compréhension des causes. Le travail thérapeutique est une chose. La découverte de l'étiologie en est une autre et il se pourrait bien que ces deux choses soient radicalement incompatibles.
La question des causes passées des problèmes n'est d'ailleurs pas essentielle à leur résolution. On n'a pas besoin de savoir comment ni pourquoi une partie d'échec a évolué jusqu'au quatorzième coup pour la poursuivre et éventuellement pour gagner. Le garagiste n'a pas besoin de savoir comment l'accident s'est produit pour réparer la voiture. Il n'est pas nécessaire de connaître la nature du bruit d'origine en cause dans le sifflement caractéristique de l'Effet Larsen pour le "traiter". Il suffit d'écarter le micro du haut-parleur ou de diminuer la puissance de l'amplification. Cela signifie que l'on peut très bien résoudre un problème en s'attachant essentiellement à la mise hors jeu des mécanismes actuels qui suscitent, aggravent ou entretiennent le problème.
C'est la raison pour laquelle l'hypnothérapie pourra utiliser bien d'autres voies que le travail avec le passé ou ce qui est supposé tel. C'est également pour cette raison que la critique selon laquelle l'hypnose serait un traitement purement symptomatique ne s'attaquant pas aux "causes profondes" est irrecevable. Elle présuppose en effet qu'il existe des traitement s'attaquant réellement aux "causes profondes". (Cela ne semble pas émouvoir particulièrement les adeptes de cette croyance que le type de "causes profondes" en question puissent être totalement différent selon les croyances théoriques du thérapeute qui les "découvre".) Il n'est pas nécessaire de découvrir des "causes" pour favoriser des changements durables, et favoriser un changement durable est un travail d'une nature telle qu'il est probablement voué à empêcher une réelle connaissance des causes premières.
Ce qui est important, en revanche, c'est de ne pas s'attaquer frontalement au symptôme. Cela ne servirait qu'à mobiliser inutilement une résistance du patient. Il existe bien des moyens plus subtils, avec ou sans hypnose, qui permettent au patient d'apprendre à s'en passer.

6. "Les guérisons par hypnose sont artificielles; leurs résultats ne sont pas durables".

Il est remarquable que cette croyance est partagée par des personnes n'ayant en général aucune base expérimentale sur le sujet. On croit que l'hypnotiseur va introduire artificiellement quelques idées, quelques "suggestions", dans l'esprit du patient. On se dit qu'il n'y a aucune raison pour que le patient y croie vraiment. Et on en conclut donc que vraisemblablement le résultat ne durera pas ou que le symptôme sera remplacé par un autre, etc. C'est là faire preuve d'une profonde méconnaissance du travail hypnothérapeutique. Le plus souvent le travail qui s'effectue en hypnothérapie est un travail de co-construction de réalités et de significations à laquelle coopèrent patient et thérapeute. Ce travail désamorce les boucles de rétroaction qui entretenaient le problème et, aide le patient à ne plus retomber dans ce genre de cercles vicieux ou d'autres semblables. Le succès n'est évidemment pas toujours au rendez-vous, il ne l'est dans aucune forme de psychothérapie. Mais quand il l'est, il l'est de manière tout aussi durable, sinon davantage, que dans les autres thérapies, qui sont souvent beaucoup plus longues. Les thérapeutes qui pratiquent l'hypnose le constatent régulièrement.

7. "L'hypnose crée une dépendance".

On trouve déjà cette idée dans Freud. En réalité n'importe quelle forme de thérapie est susceptible de créer une dépendance. Mais plus elle est longue, plus elle dure, et plus cette dépendance risquera d'être grande. Et elle le sera davantage encore, par self-fulfilling prophecy, si elle postule que pour guérir, le patient doit nécessairement en passer par un "transfert" au cours duquel il revivra, sur la personne du thérapeute, toute une série d'émois et d'affects plus ou moins intense. La notion de transfert est étroitement liée à l'idée que ce qui importe, c'est de mettre au grand jour le passé qui est supposé être la cause des troubles d'aujourd'hui. Dans cette perspective, le transfert est une reproduction mise en acte des vécus d'autrefois et il serait indispensable de le laisser se produire et de l'analyser pour permettre le changement. Si l'on reconnaît que le "passé" dont il est question dans les thérapies interprétatives est très largement reconstruit, suggéré, induit par les croyances théoriques du thérapeute, qu'il est au surplus souvent inutile en thérapie, et que même si on l'utilise, il n'y a pas lieu de voir en lui une cause, alors, la notion de "transfert" qui est devenue une des tartes à la crème de la thérapie d'aujourd'hui perd très largement de sa pertinence, et les risques de dépendance interminable du patient sont minimisés.

D'autre part, il est de pratique fréquente, en hypnothérapie, d'enseigner, dès que possible, l'auto-hypnose au patient ainsi que l'usage thérapeutique qui peut en être fait. De la sorte, le patient dispose d'un outil lui permettant de réaliser une auto-thérapie en cas de nécessité, ce qui lui permet de se passer plus rapidement encore de l'aide d'un thérapeute. Si jamais cette aide s'avérait cependant encore nécessaire, occasionnellement, il n'y aurait pas lieu d'en conclure que la thérapie a échoué. Passer plusieurs centaines de séances de thérapie pour afin que le patient soit totalement "guéri", ce qui est le but des thérapies interprétatives dans le cadre d'un modèle médical, est un objectif irréaliste et à la limite mégalomane. Il est probablement infiniment plus sain de se contenter d'une aide en cinq, dix ou quinze séances, comme c'est souvent possible, en admettant comme légitime que, six mois ou deux ans ou cinq ans plus tard, ou quinze ans plus tard, ou... jamais, le patient puisse encore avoir besoin de quelques séances. Cinq séances tous les trois ans, par exemple, ne font jamais que cinquante séances sur trente ans, ou cent sur soixante ans. On est des loin des trois séances par semaine, dix mois par an, pendant sept ans qui sont monnaie courante en psychanalyse (3 X 4 X 10 X 7 = 840). ( Même s'il n'y a que deux séances semaines comme dans les "PIP" (Psychothérapies d'inspiration analytique), cela fait souvent 300 à 500 séances au total.) De plus, il est fréquent que les centaines de séances en question ne débouchent pas sur les changements irréversibles attendus, comme en témoigne le nombre important d'ex-analysés qui viennent consulter un hypnothérapeute, parce qu'ils ont "compris" l'origine de leurs problèmes, mais que ceux-ci ne sont pas résolus pour autant.

8. "L'hypnothérapeute ne fait que s'attaquer au symptôme"

La doxa thérapeutique actuelle oppose les traitements "purement symptomatiques", superficiels et ceux qui s'attaqueraient "en profondeur" aux causes, aux racines du problème. Les premiers seraient supposés faire rentrer les choses dans l'ordre, de manière plus ou moins autoritaire, sans essayer d'entendre, de comprendre le sens de la souffrance du patient. Au contraire, les seconds, au nombre desquels la psychanalyse occuperait la première place, prendraient radicalement ce sens pour objet, et n'accorderaient qu'une attention finalement assez secondaire aux symptômes qui en sont l'expression dérivée.

Beaucoup de praticiens, influencés par la pensée psychanalytique, considèrent encore que les thérapies qui utilisent l'hypnose font clairement partie du premier groupe. Elles n'auraient dans le meilleur des cas (ou dans le pire, selon le point de vue d'où l'on se place), qu'une fonction de réduction du symptôme.

On peut s'interroger sur la pertinence de cette distinction entre traitement de fond et traitement symptomatique. Qu'elle ait sa validité dans le domaine médical ne semble pas faire de doute : guérir une maladie au moyen d'antibiotiques s'attaque aux causes, donner de l'aspirine ne peut au mieux que diminuer certains symptômes. La transposition pure et simple de ce modèle médical à la "psychothérapie", c'est-à-dire à l'aide à la résolution des difficultés de vie, ne va cependant pas de soi. Les causes, l'origine, le sens des difficultés de vie ne sont en effet pas objectivables à lamanière du virus de la grippe. En psychothérapie, les causes que l'on "découvre" résultent toujours d'une co-construction avec le patient. Elles sont partiellement inventées, créées, et elles le sont en grande partie en fonction des croyances théoriques du thérapeute. Un freudien ne "découvrira" pas le même genre de causes, de sens, qu'un kleinien, qu'un lacanien ou qu'un jungien. Il n'est pourtant pas impossible que des effets thérapeutiques puissent néanmoins se produire avec ces différentes approches, même si l'onpeut penser que certaines conviendront mieux aux uns qu'aux autres, et à certains thypes de problèmes qu'à d'autres. Qu'il y ait effet thérapeutique ne démontre en rien que l'on ait réellement trouvé les causes profondes ou le sens latent. Qu'il y ait effet thérapeutique démontre simplement que de nouvelles significations, co-construites dans l'espace de jeu thérapeutique ont été adoptées par le patient, ne serait-ce que transitoirement, qui ont rendu possible un changement d'attitude de sa part.

L'important ne se situe pas, par conséquent, au niveau de la "profondeur" plus ou moins grande du traitement. On semble d'ailleurs oublier que la "profondeur" d'un traitement n'est qu'une métaphore : un traitement n'est pas plus profond que large, vert ou sucré. (En revanche, il peut être nettement plus long ou nettement plus court !)

L'important est que dans une thérapie, des significations ne soient pas "plaquées" de force, imposées, assenées au patient, ce qui ne ferait le plus souvent que mobiliser (de manière bien compréhensible) ses résistances. C'est dans cette perspective de co-construction que travaille l'hypnothérapeute éricksonien. L'utilisation thérapeutique des métaphores en est un exemple frappant : en racontant au patient une histoire quiparle de quelqu'un d'autre ou d'autre chose, mais qui présente des liens d'analogie avec son problème, le thérapeute éricksonien lui offre la possibilité de créer des significations nouvelles, de voir les choses d'une autre façon. Toutefois, le propre de la métaphore est d'être relativement ouverte. Plusieurs lectures en sont possibles (qui souvent, du reste, ne sont pas mutuellement exclusives). De la sorte le patient ne se voit pas imposer un sens, ne se voit pas assener une interprétation. Il a la possibilité d'en faire ce qui répond le mieux à ses besoins.

NOTES


(1) Todorov conclut, sur la méthode interprétative de Freud : “ Que le symbolisme inconscient, s'il existe, ne se définit pas par ses opérations, cela est une constatation aux conséquences multiples. Je n'en retiendrai ici qu'une. Une stratégie interprétative peut codifier soit son point d'arrivée (le sens à découvrir), soit le trajet qui relie texte de départ et texte d'arrivée : elle peut être soit “finaliste”, soit “opérationnelle”. Freud présente l'interprétation psychanalytique, en accord avec ses exigences scientifiques, comme une stratégie qui ne préjuge pas du sens final mais le découvre. Or, nous savons maintenant que les opérations interprétatives décrites par Freud sont, à la terminologie près, celles de tout symbolisme. Aucune contrainte opérationnelle particulière ne pèse sur l'interprétation psychanalytique; ce n'est donc pas la nature de ces opérations qui explique les résultats obtenus. Si la psychanalyse est réellement une stratégie particulière (ce que je crois), elle ne peut l'être au contraire que par la codification préalable des résultats à obtenir. La seule définition possible de l'interprétation psychanalytique sera : une interprétation qui découvre dans les objets analysés un contenu en accord avec la doctrine psychanalytique” ( Théorie du symbole , Gallimard,1977, pp. 319-320, nous soulignons). Retour au texte

(2) Certains analystes en sont conscients. Ainsi, Serge Viderman, analyste didacticien, membre titulaire de l'Institut de Psychanalyse de Paris, écrit : “C'est moins la théorie qui suit le déroulement de la cure que celle-ci ne se met à ressembler à la théorie par quoi l'on tente d'en ressaisir le mouvement(...). C'est l'outil conceptuel que la théorie met à sa disposition qui sensibilise et ouvre l'intelligence de l'analyste pour lui permettre d'informer la réalité selon les articulations préformées du modèle théorique qu'il s'est lui-même donné. En dehors de quoi rien n'est visible. Pour voir autre chose, il faudra changer de théorie. Ce n'est pas la toile qui ressemble au paysage, c'est celui-ci qui finit par ressembler à la toile (...)” ( La construction de l'espace analytique , Gallimard, 1982, p. 130, nous soulignons). Comme on le voit, cette manière de voir les choses est parfaitement en accord avec les conclusions de Todorov. On comprend qu'un autre analyste, de la mouvance lacanienne, François Roustang ( Elle ne le lâche plus, Minuit,1980), ait pu qualifier la cure analytique de “suggestion au long cours.” C'est du reste ce qui a mené François Roustang à reconnaître tout l'intérêt de l'hypnose et à la pratiquer. Retour au texte

 

 

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